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Les émotions sont des champignons

L’imperfection est perfection

En France vit une écrivaine taïwanaise, Susan[1]. Le dernier livre qu’elle a écrit n’a pas encore été publié, attendant d’abord que j’en fasse une relecture. Ce roman à la fois érotique et de caractère autobiographique, constitué d’une succession de courts récits sur les relations sentimentales et sexuelles que le personnage principal a avec différents hommes, en évoque avec détail les sentiments et la vie sexuelle.

L’un de ces récits notamment a retenu mon attention. La protagoniste, une jeune et belle femme, tombe amoureuse d’un charmant garçon qui, à son tour, à l’instar de tous les hommes qui la croisent, s’en éprend après qu’elle a employé ses efforts à le séduire. Pourtant, chaque fois que ce garçon entreprend de coucher avec elle, quelque chose le retient, qu’elle ne comprend pas. Ainsi, par exemple, après avoir passé une nuit très agitée et alors qu’ils s’apprêtent à faire l’amour, le jeune homme s’interrompt.

Ils se séparent peu après, frustrés, mais se retrouvent quelques années plus tard. C’est alors qu’elle reproduit le jeu de séduction qu’elle avait engagé jadis auprès de lui. Le même scénario naturellement se répète : à l’instant de passer à l’acte, l’homme se bloque. Or, cette scène, telle que la décrit Susan, est assez comique, puisqu’elle donne l’impression qu’elle est en train de violer le pauvre garçon. Un dicton chinois dit que séduire une femme est aussi difficile que gravir une montagne, mais que séduire un homme se fait aussi aisément que traverser un mur de papier. Pourtant le mur que notre protagoniste a essayé de traverser était sans doute fait de béton !

Néanmoins, en dépit de la dimension comique de la situation, je n’ai pu m’empêcher d’éprouver pour Susan quelque empathie, en sorte que, lorsqu’elle m’a demandé ensuite mon ressenti vis-à-vis de cette histoire, je n’ai pas su décider si je devais rire ou pleurer ! Je lui ai répondu finalement pour un petit sourire.

« Quel est le point de vue du bouddhisme sur les sentiments et la sexualité ? » m’a-t-elle demandé.

Bien que pratiquant bouddhiste, je me considère encore comme un débutant. Je suis peu enclin à exprimer mes sentiments, cependant je ne suis pas indifférent à la situation de Susan. Aussi me suis-je résolu à écrire cet article afin de partager avec le lecteur mon ressenti sur ce sujet.

Une émotion est semblable à un champignon : elle surgit de manière inattendue. J’ai lu  il y a quelques temps un article à propos du voyage en Europe d’une Américaine. La jeune femme, alors en Italie, y découvre une paire de chaussures ornées de motifs dont la simplicité ne cache pas l’élégance, ce qui leur confère un certain prestige. L’Américaine, bien qu’attirée par les chaussures, songe alors qu’étant au début de son périple européen, elle aura l’occasion peut-être plus tard d’en trouver une paire qui lui plaira davantage encore, si bien qu’elle s’éloigne du magasin sans avoir cédé à son envie. Toutefois, l’image des chaussures est si bien ancrée dans son esprit qu’elle achève tout son voyage sans pouvoir l’oublier, et dans le regret de ne les avoir pas achetées lorsqu’elle en avait eu l’occasion.

De retour aux Etats-Unis, elle use toute son énergie à retrouver les chaussures afin de se les procurer, mais en vain. La déception qu’elle en ressent est aussi incontrôlable que les champignons poussant anarchiquement dans la forêt après que la pluie est tombée. Et quel champignon !

Un de mes amis français, lorsqu’il était jeune, fut violemment épris de sa voisine, dont l’élégance n’avait pour lui d’égale que le charme de son sourire. Le plus petit geste qu’elle pouvait faire remuait son cœur, et il rougissait à la simple vue de sa présence. Elle lui était si parfaite qu’il en venait à la déifier. Le jour où elle accepta de sortir avec lui, il en éprouva une joie plus vaste que tout ce qu’il aurait pu concevoir. Décrocher la Lune eût été pour lui un défi à la mesure des sentiments qui l’habitaient. Pourtant, passés quelques mois, la jeune femme, ayant rencontré un autre homme, mit un terme à leur relation. Mon ami en éprouva un chagrin des plus épouvantables.

Dix ans passèrent, sans que cette femme pourtant eût disparu de sa mémoire : partout il la voyait, et la plus petite chose pouvant évoquer son souvenir ravivait son sentiment blessé. Lorsqu’aujourd’hui il revient sur cette histoire, c’est un cœur chargé d’émotion et de larmes qui me parle, incapable d’avoir sur ces mouvements de l’âme la plus petite maîtrise. Une fois encore, cette souffrance qu’il n’arrive point à juguler est semblable au champignon dont le mycélium s’étend sans qu’on en puisse contrôler la course.

Un fils peu obéissant

La parabole du fils prodigue est fort connue dans l’Evangile de Saint Luc[2] :

Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père : mon père, donne-moi la part de bien qui doit me revenir. Et le père leur partagea son bien. Peu de jours après, le plus jeune fils, ayant tout ramassé, partit pour un pays éloigné, où il dissipa son bien en vivant dans la débauche. Lorsqu’il eut tout dépensé, une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans le besoin. Il alla se mettre au service d’un des habitants du pays, qui l’envoya dans ses champs garder les pourceaux. Il aurait bien voulu se rassasier des caroubes que mangeaient les pourceaux, mais personne ne lui en donnait. Étant rentré en lui-même, il se dit : Combien de mercenaires chez mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim ! Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai : Mon père, j’ai péché contre le ciel et contre toi, je ne suis plus digne d’être appelé ton fils ; traite-moi comme l’un de tes mercenaires. Et il se leva, et alla vers son père. Comme il était encore loin, son père le vit et fut ému de compassion, il courut se jeter à son cou et le baisa. Le fils lui dit : Mon père, j’ai péché contre le ciel et contre toi, je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. Mais le père dit à ses serviteurs : Apportez vite la plus belle robe, et l’en revêtez ; mettez-lui un anneau au doigt, et des souliers aux pieds. Amenez le veau gras, et tuez-le. Mangeons et réjouissons-nous ; car mon fils que voici était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé. Et ils commencèrent à se réjouir. Or, le fils aîné était dans les champs. Lorsqu’il revint et approcha de la maison, il entendit la musique et les danses. Il appela un des serviteurs, et lui demanda ce que c’était. Ce serviteur lui dit : ton frère est de retour, et, parce qu’il l’a retrouvé en bonne santé, ton père a tué le veau gras. Il se mit en colère, et ne voulut pas entrer. Son père sortit, et le pria d’entrer. Mais il répondit à son père : voici, il y a tant d’années que je te sers, sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour que je me réjouisse avec mes amis. Et quand ton fils est arrivé, celui qui a mangé ton bien avec des prostituées, c’est pour lui que tu as tué le veau gras ! Mon enfant, lui dit le père, tu es toujours avec moi, et tout ce que j’ai est à toi ; mais il fallait bien s’égayer et se réjouir, parce que ton frère que voici était mort et qu’il est revenu à la vie, parce qu’il était perdu et qu’il est retrouvé.

Quelle interprétation le bouddhisme donne-t-il de cette parabole ? Pourquoi le fils prodigue bénéficia-t-il de plus de biens que son frère ? La suite de ce livre nous l’apprendra.

Nous désirons ce que nous n’avons pas

Si nous revenons à nos histoires (les impossibles relations sexuelles entre l’écrivaine et l’un de ses amants, la femme frustrée de n’avoir pas acheté les chaussures qu’elle avait trouvées en Italie, la malheureuse histoire amoureuse de mon ami et la parabole du fils prodigue), nous pouvons les relier les unes aux autres, bien qu’en apparence il ne soit pas si aisé d’y voir un quelconque point commun.

Nous apprécions rarement ce qui est parfait, et si quelque chose nous est imparfait, nous regrettons qu’il ne soit pas parfait, et nous nous mettons à exprimer notre émotion dans des chansons ou des poèmes inspirés. L’être humain est une créature bien compliquée, qui se montre capable de produire des créations qui se veulent rapprocher de la perfection… et qui sont écrites au sujet de choses dont elles déplorent l’imperfection !

Nous n’apprécions pas les choses que nous avons. Un dicton chinois dit que la femme ne vaut jamais la maîtresse, que la maîtresse ne vaut guère sa servante, et que la servante ne vaut pas la séductrice inaccessible. Ce que nous ne pouvons obtenir devient pour nous ce qui est le plus précieux. Nous sommes conscients que beaucoup de nos pensées ne s’appuient sur aucune fondation logique. Mais pourquoi en est-il ainsi ?

Notre vénérable maître le Bouddha Sakyamuni expliquait qu’en nous coexistent huit « consciences » : une conscience pour chacun de nos cinq sens, notre ego, notre conscience mentale et notre essence, tathagatagarbha. L’ego est très essentiel eu égard à la question que nous venons de soulever. Beaucoup de pratiquants pensent que la conscience mentale est importante, pourtant la pratique bouddhiste consiste surtout dans le contrôle de l’ego, qui est la source de notre égoïsme et dont nous allons à présent exposer le fonctionnement.

Le chapeau qui faisait mal à la tête

Revenons à l’histoire de cette Américaine qui n’acheta pas la paire de chaussures qu’elle convoitait. Ce n’est pas très ennuyeux pour les paires de chaussures, qui n’éprouve évidemment aucun sentiment particulier. La tristesse qu’éprouve cette femme est une chose purement égoïste, et n’est inspirée que par l’attachement qu’elle avait pour les chaussures. C’est son propre ego qui a formé cette tristesse, lequel, au reste, est à la source de la plupart des problèmes.

Ce fut, en définitive, à travers un site internet que notre Américaine eut la possibilité d’acheter ce qu’elle désirait tant, et le site lui-même, se servant au passage, utilisa l’histoire de cette femme pour se faire de la publicité. La paire de chaussures arriva à sa destination, néanmoins je pense qu’elle ne la portera qu’en de rares occasions.

Quant à mon ami pleurant sa voisine qu’il avait aimée avec tant de passion, il consulta un certain nombre de psychologues, mais regretta bientôt que ces gens ne fissent rien pour lui venir en aide, limitant leur pratique à lui tendre une oreille attentive. Mon ami cherchait des psychologues par égoïsme uniquement, afin de voir ses émotions apaisées.

Il eut plus tard l’occasion de recroiser cette femme, et ils ressortirent de nouveau ensemble, et, coup de théâtre, ce fut à son tour, quelques mois après, de rompre. Avec le recul, il ne comprit pas comment il avait pu être pris aussi longtemps pour elle de sentiments aussi puissants. Comment avait-il pu tomber amoureux d’une telle femme ? Au nom de quelle stupidité, pensa-t-il, avait-il accepté de dépenser autant d’argent pour sa thérapie ? Son ego, là encore, était chagriné pour lui-même.

La parabole du fils prodigue illustre le même phénomène : l’ego du père, si triste pour lui-même, se demandait pourquoi, ayant donné tant d’amour à son fils, celui-ci s’était enfui du domicile. L’on peut comprendre pourquoi, dans une maison de famille, un enfant turbulent attire l’attention des parents davantage que les autres. L’on peut comprendre encore que cet enfant soit le plus désiré, dans la mesure où il exige une attention plus grande, et que cela inspire chez les autres une jalousie parfois féroce. L’on voit ainsi que l’ego est toujours à l’origine des soucis qui traversent notre existence.

Quant à notre écrivaine, elle pensait sincèrement être amoureuse de son amant, mais ce qu’elle aimait n’était autre que sa propre existence. Toutefois, c’est grâce à cette réaction narcissique qu’elle put élaborer le récit de son histoire.

Le livre chinois, La Pérégrination vers l’Ouest, nous raconte comment le Roi-Singe, Sūn Wù Kōng, voyait se resserrer autour de sa tête le chapeau royal dont il était coiffé, chaque fois qu’il ne faisait pas montre de sagesse, sous l’effet du mantra que récitait son maître. Dans les dernières pages de ce conte, Sūn Wù Kōng arriva devant le Bouddha Shakyamuni et lui demanda quand viendrait le jour où il pourrait lui retirer son insupportable couvre-chef. Le Bouddha lui répondit que nul jamais ne lui avait imposé de le porter. Le Roi-Singe, dans un éclair de compréhension, répondit :

« Le monde, en vérité, est déjà libre. Ce chapeau qui m’oppresse, nul autre que moi ne me l’a jamais imposé. »

C’est alors qu’aussitôt le chapeau disparut.

Je clos ici mon histoire, exposant par là que la perfection se situe au tréfonds de l’imperfection. Si vous souhaitez aller plus avant dans la connaissance de cette vérité, nous vous recommandons de lire le sutra du cœur, publié par notre association.

En espérant que, très vite, vous trouverez la vraie nature de ce monde, amitofo.

 

[1] Ce nom a été inventé pour préserver l’anonymat de l’écrivaine.

[2] Evangile selon Saint Luc, chapitre 15, versets 11 à 32.

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