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Doit-on, pour pratiquer le bouddhisme, éliminer toutes sortes de désirs ?

Amitofo, chers bodhisattvas et téléspectateurs. Merci de suivre notre émission sur la pratique des trois véhicules de bodhi. Merci également de consulter notre programme. Le sujet que nous allons aborder aujourd’hui consiste à savoir s’il nous faut ou non éliminer nos désirs pour être pratiquant bouddhiste.


Si nous avons retenu cette question, c’est parce que les gens ont souvent des représentations très négatives du bouddhisme. Ils s’imaginent que les désirs sont des obstacles qu’il faut éliminer pour avancer sur le chemin du bouddhisme. Ils croient aussi que les bouddhistes se déchargent, en devenant moines, des responsabilités qui incombent à ceux qui vivent dans la société.

Nous allons aujourd’hui profiter de cette occasion pour expliquer ce que nous entendons par « la pratique bouddhiste ». En premier lieu, nous verrons que, si nous suivons le chemin de la libération, il nous faut bien évidemment laver notre existence de tous les soucis qui la noircissent. Beaucoup de ces problèmes viennent de notre avarice. Un certain nombre de religions parlent de cette avarice comme de la principale source de nos souffrances. Les monothéismes comme le protestantisme ou le catholicisme exigent que les hommes ne poursuivent pas les richesses matérielles, mais seulement les richesses célestes. Ils revendiquent donc un détachement vis-à-vis des objets matériels, détachement nécessaire pour trouver la force ensuite de rechercher les trésors du Ciel et suivre les commandements divins. Ainsi fonctionnent les monothéismes.

Du côté de l’Orient, l’hindouisme est sur cette question des désirs assez proche des monothéismes : les hindouistes présentent la réalité comme une illusion (maya) et encouragent les gens à ne pas s’y attacher et à vivre ainsi avec peu de désirs, avant de pouvoir opérer leur union avec le dieu Brahma… Ces discours sont très fréquents chez les hindouistes.
Chez les chinois, la philosophie taoïste recommande d’avoir peu de désirs et de se satisfaire de peu de choses. Lao Tseu a dit que, pour celui qui est en quête de sensations physiques, comme les couleurs, les sons ou les parfums, et qui s’y attache, ses yeux cessent de percevoir clairement les choses, ses oreilles n’entendent plus les sons comme ils sont… Ces effets viennent de ce que nous sommes trop attachés aux plaisirs que nous procurent nos organes sensoriels. Si nous ne savons pas vivre avec peu de désirs, nous ne sommes plus maîtres de nous. En conséquence, notre vie devient infernale. C’est pourquoi les taoïstes demandent aux gens de mener une existence avec peu de désirs.

Nous voyons ainsi que de nombreuses religions enseignent qu’il faut éliminer les désirs ou en réduire au moins le nombre. Du point de vue du bouddhisme, si nous en considérons les fondements généraux, nous remarquons que les pratiquants doivent également avoir peu de désirs. Le bouddhisme aide les gens à surmonter les obstacles qu’ils rencontrent durant leur existence. A ce sujet, il est très important que nous apprenions à dominer notre avarice. Nous trouvons très fréquemment dans les sutras des remarques où nous voyons le Bouddha féliciter les pratiquants allégés du poids trop pesant des désirs. Dans le Saṃyuttāgama sutra, l’Eveillé félicite Mahakashyapa, car le cœur de cet homme avait peu de désirs et nul ne pratiquait avec autant d’intelligence et d’ardeur. Le vénérable Śāriputra y est également congratulé parce que très peu de désirs l’animaient et qu’il défendait les préceptes avec sagesse. Tout ceci nous montre que le cœur pauvre en désirs est plus apte à surmonter les obstacles de l’existence.
Celui qui, dans le bouddhisme, s’est engagé dans le chemin de la libération, est allé bien plus loin que celui qui se plie à la seule nécessité d’avoir peu de désirs. En effet, si un nombre modéré de désirs peut nous aider à triompher de certaines difficultés, c’est en revanche très insuffisant pour celui qui veut sortir du cycle de la vie et de la mort dans les trois mondes, cycle qui est lié intrinsèquement aux six chemins de la réincarnation qui structurent l’univers et constituent son véritable visage. Ainsi, le fait d’avoir peu de désirs ne peut nous aider à sortir des trois mondes ni, donc, à atteindre la libération. Pourtant, dans l’Agama sutra, il est question de s’affranchir totalement du désir. Vous penserez peut-être alors que le bouddhisme exige un tel dégagement de toute forme de désir. Mais s’agit-il vraiment de cela ?

Il est possible, dans le bouddhisme, d’être moine ou bien de pratiquer chez soi. Certaines communautés bouddhistes prétendent que seule la vie monastique permet à un individu d’être pratiquant. Les gens qui mènent une vie mondaine peuvent bien apporter des biens matériels aux moines, mais la pratique bouddhiste leur est inaccessible. Pourtant ce discours est opposé à celui du bouddhisme. En effet, au temps déjà du Bouddha Sakyamuni, les personnes qui pratiquaient dans le monde étaient fort nombreuses. Il est donc absolument faux de croire que celle ou celui qui pratique parmi les autres hommes ne peut pas être bouddhiste. La pratique monastique et la pratique parmi les autres hommes sont toutes deux légitimes.

Chacune de ces deux voies présente ses avantages et ses inconvénients. Si nous choisissons la voie monastique, nous deviendrons semblables aux moines que nous avons l’habitude de rencontrer. Il nous faudra raser nos cheveux, porter les vêtements d’usage, vivre dans un monastère et respecter les préceptes des śrāvaka. Je vous laisse imaginer à quoi cela ressemblerait. Si nous sommes moines, les relations amoureuses nous sont interdites, tout autant que les relations familiales. Nous nous excluons de la société, nous renonçons à toute forme d’ambition professionnelle, car dès lors que nous formulons nos vœux monastiques, nous abandonnons toutes ces aspirations qui sont le partage des gens ordinaires. Un moine en effet vit exclusivement pour la pratique, si bien qu’il s’éloigne des désirs communs.

Toutefois, il existe une autre manière de pratiquer : il est possible de pratiquer chez soi et de vivre donc comme n’importe qui. Il nous est possible d’avoir des enfants. Et croyez-vous que nous ayons la possibilité de nous engager profondément dans l’exercice de notre métier ? Oui, bien sûr. Souvent, ces pratiquants travaillent avec beaucoup de sérieux. Ils ne cherchent pas à s’éloigner du désir, mais ils veillent toujours à ce que les obstacles qu’ils rencontrent dans l’existence ne les détournent pas de leur pratique. Ils n’ont donc pas pour objectif de savoir comment ils devraient gérer les désirs qui surgissent en eux. A titre d’exemple, certaines personnes dans notre société aspirent à gagner une bonne réputation ou du pouvoir, et en viennent à « perdre leur âme » pour satisfaire à ces ambitions.

De notre côté, il nous faut gérer avec sagesse ces désirs qui sont en nous. De fait, notre objectif est infiniment plus grand que ces fébriles ambitions. Nous sommes engagés dans le chemin des bodhisattvas, parmi les êtres sensibles. Cela implique que nous souhaitons, d’une vie à l’autre, demeurer aux côtés des êtres sensibles. Ainsi pratiquons-nous pour nous-mêmes, alors que nous nous exerçons auprès d’autrui à la générosité : nous sommes centrés en nous-mêmes sur un but et, de la sorte, nous ne nous perdons pas nous-mêmes. Nous ne nous isolons donc pas du monde, de tout ce qui est autour de nous. Les bodhisattvas qui vivent ainsi dans le monde travaillent beaucoup au profit d’autrui, mais la réputation ne fait partie en aucune manière de ce qui les pousse à agir.

Qu’en est-il, à présent, des relations amoureuses ? Un upāsaka (un pratiquant bouddhiste exerçant dans le monde) est bien conscient des soucis que la société peut lui opposer, et lorsqu’il rencontre dans son couple quelque problème, il cherche à le résoudre. Mais il n’est pas question pour lui d’éviter les relations amoureuses, qui ne perturbent nullement sa pratique. Il lui suffit d’avoir des idées et des principes clairs, précis.
En outre, un upāsaka peut avoir des enfants et remplir parfaitement ses obligations envers eux. Attendu qu’il a choisi de vivre dans le monde, l’upāsaka doit comprendre le sens, la raison de sa pratique. En particulier, il doit avoir une claire compréhension de la manière dont il peut, dans un monde boursouflé de tentations, éviter de se perdre lui-même. C’est là un point d’une extrême, oui, d’une extrême importance. Ce que je dis là n’est pas une simple parole. Si vous n’en faites qu’une belle parole, vous allez très vite vous perdre, vous abandonner à ce monde.

Plusieurs choses doivent être précisées ici : il faut avoir une connaissance juste de l’enseignement bouddhiste. Si vous détenez cette connaissance, il en faudra beaucoup que vous vous perdiez. Par ailleurs, si un upāsaka parvient à l’illumination, il obtient par là-même une aide colossale.
L’environnement monastique, certes, est propice au chemin de la libération. Mais pour l’upāsaka, la vie mondaine lui impose de nombreuses tâches quotidiennes qu’il n’a pas forcément souhaitées. Il peut être bien souvent confronté à des situations embarrassantes. Pour autant, s’il est illuminé, il ne s’en formalisera pas : il saura, quelles que soient les circonstances, comment s’y manifeste son vrai moi. Ni les situations ni les désirs ne représentent plus pour lui le moindre obstacle, car il sait qu’il peut en toute occasion s’appuyer sur son vrai moi. Un tel pratiquant n’a pas besoin de s’éloigner des désirs ; en particulier le désir d’être illuminé peut grandement l’aider.
Je profite de cette occasion pour rappeler qu’il existe deux chemins : le chemin des bodhisattvas d’une part, et le chemin de la libération d’autre part, pour lequel la vie monastique convient mieux. Par contre, si vous n’êtes pas moine, le chemin de la libération est plus difficile d’accès.

Cependant, si tout le monde devenait moine, la société telle que nous la connaissons rencontrerait de sérieux problèmes : la notion de famille serait abandonnée ; il n’y aurait plus d’agriculteurs, de commerçants, de chercheurs, d’industries, et la population humaine elle-même disparaîtrait peu à peu. Certes, un certain nombre de communautés bouddhistes participent activement à l’élaboration de la société, mais elles restent peu nombreuses au regard de l’ensemble de la population. Si tout le monde devenait moine, le bouddhisme lui-même mourrait. En effet, les moines cherchent le quatrième fruit d’arhat, afin d’entrer ensuite dans le nirvāṇa sans reste. Or, si tout le monde devenait ainsi arhat, ce serait la mort du bouddhisme. En conséquence, les pratiquants qui préservent véritablement le bouddhisme dans le monde sont les upāsakas, car ils participent à la société. Les upāsaka, s’ils sont illuminés, ne s’éloigneront jamais d’eux-mêmes et pourront répandre la parole du Bouddha à travers le monde. C’est ainsi seulement qu’un pratiquant bouddhiste est capable d’aider au mieux les êtres.

D’un autre côté, le chemin des bodhisattvas est l’unique voie royale vers la bouddhéité. Pourquoi le Bouddha a-t-il parlé d’abord du chemin de la libération, puis, ensuite seulement, du chemin des boddhisattvas ? En vérité, il ne voulait pas voir ses disciples sortir du cycle des réincarnations, puisqu’il savait qu’en en sortant, ils n’auraient plus le moindre contact avec les êtres sensibles : ils seraient en nirvāṇa sans reste. Le Bouddha voulait montrer à ses disciples que le chemin de la libération n’était pas difficile. Il en voulait pour preuve que, dans le chemin de la libération, le pratiquant est en mesure par exemple de vérifier pas à pas son évolution spirituelle.

Lorsque le pratiquant a confiance dans la parole du Bouddha, celui-ci lui enseignera le chemin de bodhi. D’autres points sont importants : de nombreux obstacles peuvent être éliminés pour celui qui emprunte le chemin de la libération. Si ces obstacles sont faibles et que le pratiquant rencontre un bon maître spirituel, il pourra assez rapidement atteindre l’illumination. Dès lors qu’il sera illuminé, il accumulera de nombreux mérites et accèdera sans mal à la sagesse spécifique.
La pratique qui mène à l’illumination est primordiale dans le bouddhisme. Tout ce qui permet de lever les difficultés de l’existence est secondaire, mais cela reste néanmoins très important. Le Bouddha pourtant parle toujours d’abord de ce qui est secondaire, puis de ce qui est primordial ; il parle d’abord du chemin de la libération, puis du chemin de bodhi.

En termes de conclusion, la pratique du bouddhisme exige que nous ayons d’abord une juste connaissance de l’enseignement, après quoi il nous est loisible de gérer efficacement les soucis du quotidien. Pour être moine, c’est fort simple : il suffit de suivre les règles monastiques. Mais, pour les upāsakas, il est vain de vouloir s’éloigner du désir. Je souhaite à tous les upāsakas d’atteindre l’illumination et de circuler dans ce monde d’attachement en toute liberté. Notre conférence s’achève là.

Amitofo.

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