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Patacara

(Jataka)

Patacara était une très belle jeune fille née dans une famille indienne fort riche. A seize ans elle allait devoir épouser un homme de la même caste qu’elle, bien qu’elle fût amoureuse d’un ouvrier qu’elle avait rencontré chez elle : cet homme, puisqu’il appartenait à une caste inférieure, ne pouvait prendre Patacara pour femme.

Pourtant, alors que le jour du mariage approchait, elle prit la fuite avec l’ouvrier, et tous deux se réfugièrent en un lieu connu d’eux seuls, et s’y marièrent.

Durant six mois la vie passa pour eux agréablement, bien que modestement. Puis, un jour, Patacara se rendit compte qu’elle était enceinte. Aussi souhaita-t-elle retourner auprès de ses parents, puisque la tradition en Inde voulait qu’une femme qui attend un enfant accouchât dans la famille de la mère de l’épouse. Pourtant le couple n’ignorait pas qu’en retournant auprès de leurs familles, ils prendraient le risque de n’y être plus acceptés. Ainsi hésitèrent-ils longuement à prendre une décision, de telle sorte que, après les neuf mois de sa grossesse, elle n’avait toujours pas rejoint ses parents. Elle ne prit cette décision qu’au dernier moment, alors que son époux était au travail.

« Lorsque mon mari rentrera, dit-elle à son voisin, informe-le que je me rends chez sa mère. »

Et Patacara, ayant ainsi fait, prit la route qui devait la conduire chez les parents de l’ouvrier. Lorsque son mari apprit la nouvelle il courut aussi vite qu’il put pour retrouver sa jeune épouse. Il la trouva alors qu’elle avait de violentes contractions. Ils s’arrêtèrent, donnèrent naissance à un petit garçon, et décidèrent que, puisque l’enfant était né désormais, il était inutile de poursuivre leur chemin et qu’ils pouvaient retourner chez eux.

Deux ans passèrent, et Patacara se trouva de nouveau enceinte. Mais, ils firent le choix cette fois de se rendre un peu plus tôt auprès de sa famille. Alors qu’ils marchaient, une tempête s’abattit sur la région et contraignit le couple à trouver refuge dans un temple abandonné. Lorsque les contractions apparurent, Patacara demanda à son époux d’aller chercher quelques feuilles de bambou afin d’établir entre les murs du temple dévorés par le temps, un abri de fortune. L’enfant naquit prématurément, au moment même où l’ouvrier était dehors. Cependant, Patacara s’inquiéta bientôt de ce que son mari ne revenait pas. Elle sortit du temple et le trouva dehors, les mains pleines de feuilles de bambou et de bananier, allongé sur le sol, immobile. Un animal dangereux l’avait tué.

Dévastée, la jeune femme se résolut cependant, avec l’énergie du désespoir, à poursuivre son chemin vers sa famille, portant ses enfants à bout de bras. Or, la tempête avait eu pour effet de faire déborder le lit d’une rivière voisine, en sorte qu’il était impossible à Patacara de la traverser avec ses fils. Elle dut donc laisser l’aîné sur le rivage pour franchir la rivière avec le nouveau-né, prévoyant d’aller le rechercher ensuite. Elle plaça son second fils sur sa tête et l’abrita avec une feuille de bananier, puis s’engagea dans l’eau dont le courant était violent.

Mais ce n’était là encore que le début de ses difficultés : un aigle affamé ayant vu l’enfant sur la tête de sa mère, fondit sur lui, enfonça ses griffes sévères dans sa chair encore rouge, et retourna dans les airs avec sa proie. Patacara agita frénétiquement les bras pour tenter de retenir le rapace, mais n’y parvint pas. Son fils aîné, voyant cela, crut que sa mère lui faisait signe de la rejoindre. Il se précipita dans la rivière, et le courant l’emporta. Patacara céda alors à la panique. Complètement détruite par l’horrifiant spectacle qui lui volait ses deux enfants, elle acheva de traverser la rivière, le visage ruisselant de larmes et de cris.

Elle put malgré tout retourner dans le village de sa famille, mais elle s’aperçut que sa maison natale n’était plus qu’une ruine : la tempête avait tout détruit et avait emporté sa famille elle-même. Une seule nuit, une nuit terrible avait suffi à la priver de tout ce qui lui était cher : son mari, ses enfants, ses parents, son frère et tout ce qui avait fait la fortune de sa famille. Un démon la saisit alors subitement : la folie. Elle perdit complètement la raison et les haillons qu’elle portait la firent passer aux yeux des villageois pour la plus misérable des femmes. N’ayant plus rien à faire dans le village et étant devenue indésirable aux yeux de ses habitants, elle marcha loin de ce qui avait été sa vie, errant seule avec ses souvenirs et sa confusion, n’étant même plus consciente de ce qui se passait autour d’elle.

« Patacara ! » lança soudain une voix.

Elle qui ne voyait plus rien, qui n’entendait plus rien, qui ne sentait plus la pluie sur sa peau dénudée, elle réagit néanmoins à cette voix. Elle leva les yeux, fouilla l’espace embrumé autour d’elle. C’était le Bouddha Sakyamuni. Ce fut pour elle comme une apparition. Elle hurla, pleura et implora son aide. Le Bouddha lui parla alors des quatre nobles vérités et lui permit de retrouver ses esprits et d’être davantage en paix avec elle-même. Elle n’eut alors aucune peine à suivre le Bouddha et, par la suite, à devenir nonne, ayant de toute façon tout perdu de sa vie passée.

Or, en tant que nonne, elle se mit à respecter scrupuleusement les préceptes bouddhistes. Un jour qu’elle se lavait, elle versa un premier seau au sol, qui absorba très vite l’eau. Lorsqu’elle versa le second seau, le sol but l’eau un peu plus lentement, et au moment de vider le dernier seau, la terre mit encore un peu plus longtemps à la digérer. En observant ce phénomène, elle prit conscience que le premier seau était comme ses fils : à peine étaient-ils nés qu’ils lui avaient été enlevés. L’eau du second seau la fit songer à son mari, qui avait vécu un peu plus longtemps avec elle, avant de disparaître lui aussi. L’eau du dernier seau enfin lui rappela ses parents, qui avaient passé plus de temps encore auprès d’elle, mais qui avaient fini également par mourir. Elle réalisa alors que tout était impermanent, que rien de tout ceci n’était vrai, c’est-à-dire durable, et ainsi comprenant, elle atteignit le premier fruit de la pratique bouddhiste, celui de srôtâpanna. Elle continua chaque jour de travailler et finit par atteindre un haut niveau de pratique. On remarqua même que, de toutes les nonnes, elle était celle qui respectait le mieux les préceptes bouddhistes.

Etant devenue, quelques temps plus tard, maître bouddhiste, elle raconta une histoire qui lui était arrivée il y a longtemps : elle avait, dans une vie passée, dérobé de l’argent à ses voisins avec lesquels elle était fâchée, mais avait démenti devant eux le vol dont ils l’accusaient. Elle s’était tant obstinée à le nier qu’elle avait déclaré ces mots qui lui furent fatidiques :

« Je vous promets que je n’ai rien volé ! Et si je mens, mon fils mourra à peine venu au monde, mon mari cèdera sous les crocs d’un serpent venimeux et ma famille elle-même sera engloutie dans le vent et la pluie ! »

Dans la mesure où rien ne lui était arrivé alors dans cette vie passée, elle avait pensé que ces mots étaient vides de sens.

« Ainsi, voyez-vous, poursuivit Patacara devant ses disciples, je ne croyais pas en mes propres mots et mentais effrontément. Pourtant, dans cette vie-ci, j’ai perdu mes enfants, mon mari et ma famille dans les circonstances mêmes que, sans le savoir encore à l’époque, j’avais prédites. »

Patacara avait fini par se comprendre que tous ces tourments qu’elle avait vécus n’étaient que des illusions, pareilles aux bulles d’écume que produisent les vagues qui s’abattent sur les rochers et qui disparaissent aussi rapidement qu’elles sont apparues. La vie est ainsi faite que tout ce qui vient, très vite s’évanouit, et que rien donc n’est vrai de ce qui passe.

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