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Puis-je partir avec toi ?

La plupart des gens s’effraient dès lors que leur sont racontées des récits mettant en scène des fantômes. Ils se les figurent occupant par exemple de grandes et austères demeures, ou bien ne vivant que dans les campagnes ou les forêts. D’aucuns croient encore qu’ils fuient les villes à cause du nombre d’êtres humains qui y vivent.

Quelle réponse le bouddhisme apporte-t-il à la question des fantômes ?

Dans le chapitre XX du Dīrgha Āgama sutra, le Bouddha explique qu’il existe des fantômes dans toutes les habitations du monde, et dans les ruelles les plus étroites, et dans les marchés les plus animés. Ils sont partout, certains même dans les tissus, dans les objets les plus précieux, dans l’herbe, dans le tronc des arbres… Ceux-là sont de petite taille, généralement égoïstes et n’hésitent pas à nuire à autrui si cela peut satisfaire l’un de leurs intérêts personnels. Le Bouddha nous enseigne que les fantômes sont souvent des êtres qui, déjà lors de leur incarnation, étaient avares ou se complaisaient dans le mensonge. Nous ne dirons pas ici la quantité considérable d’informations que contient ce sutra, mais s’il vous plaît de vous interroger davantage sur le sujet des fantômes, n’hésitez pas à le lire plus en profondeur.

Le bouddhisme ne se rallie pas à l’idée d’un dieu créateur qui déciderait de l’orientation des êtres après leur mort. Il s’appuie tout au contraire sur le principe du karma, selon lequel nos choix présents auront des conséquences sur notre avenir, y compris par-delà la mort physique. Un nombre excessif d’attachements, de mensonges, de colère envers autrui peut nous conduire, au moment de notre mort, à devenir des fantômes. Aucune divinité ne détermine donc notre destinée, et s’il nous vient de commettre des actions suffisamment nuisibles pour que nous en soyons réduits ensuite à l’enfer ou à vivre en tant que fantôme, nous devrons seuls assumer les conditions inhérentes à notre nouvel état. Il serait donc vain de protester. Il en va de même bien entendu de ceux qui, ayant commis assez de bonnes actions, découvrent la possibilité pour eux d’accéder aux paradis ou de devenir des dieux célestes. Nous sommes les architectes de notre propre destin.

La peur des fantômes est, au reste, inutile. Ce sont des êtres submergés de tristesse, et s’il vous vient l’occasion d’en voir certains, veillez à les traiter avec beaucoup de compassion – d’autant plus que les probabilités sont considérables qu’il s’agisse d’un membre de l’une de vos anciennes familles.

Ceci étant dit, j’aimerais partager avec vous une petite histoire que j’ai vécue il y a quelques mois et qui m’a profondément touché.

Travailler dans une ferme bio

Les enfants des écoles Steiner doivent effectuer un stage dans une ferme biologique. Mon fils dut donc en trouver une, située dans une région éloignée de tout et de la périphérie parisienne par onze heures de voiture. L’environnement y est très joli et constitue l’une des étapes d’un chemin de Saint Jacques de Compostelle. Il était convenu par ailleurs que la mère de mon enfant l’y déposerait, et que je l’y récupèrerais.

Après une semaine de stage, je reçus un appel de mon fils, au cours duquel il m’informa qu’il ne pouvait avoir de réseau en dehors des toilettes, qui se trouvaient d’ailleurs à l’extérieur de la ferme. J’en profitai pour lui demander ce qu’aimaient les agriculteurs qui le recevaient, afin de les remercier. Il m’expliqua qu’il n’y avait que des wwoofers et qu’ils n’avaient aucune inclination pour la philosophie. Aussi s’empressa-t-il de me dissuader de leur offrir des livres sur le bouddhisme, ou de leur en parler lorsque je serais arrivé sur place !

« Achète plutôt des friandises, du chocolat, ou du café, me suggéra-t-il, ils apprécieront bien plus. »

Me rangeant sans sourciller à son avis éclairé, j’achetai donc du chocolat, des gâteaux de lune, du café bio. Après avoir passé sept heures sur l’autoroute et quatre heures supplémentaires sur de petites routes de montagne à chercher la ferme, je finis par la trouver. Les vallées qui l’enceignaient offraient une peinture multicolore de toute beauté. Quelques chevaux, ânes, chèvres, chiens étaient en train de marcher ou de courir dans les espaces verts, et mon fils affairé à caresser un autre équidé. C’était un véritable tableau impressionniste qui s’offrait à mon regard, une peinture de maître !

Ne pensez pas cependant que tout ici était aussi magnifique. Je voudrais évoquer à présent un endroit beaucoup moins inspirant : les toilettes, qui étaient disposées à l’extérieur des bâtiments. En vérité, il ne s’agissait que de quelques planches au centre desquelles avait été creusé un grand trou ; tout cela suffisait à faire de bien modestes latrines, encore qu’il fallait, au moment d’uriner, faire bien attention de ne pas tomber dans cette bouche béante sous nos pieds qui se jetait dans un container dont la fonction, outre de récupérer les déjections humaines, avait vocation surtout à les transformer en engrais biologique. Je me demande bien comment les gens peuvent supporter de se rendre dans ces toilettes lorsque la température est suffisamment basse pour que, comme cela m’arriva, ils en reviennent les fesses gelées ! En outre, chaque fois que je m’y rendais, il me fallait faire la queue, et à raison : c’était le seul endroit où nous pouvions capter un signal sur nos téléphones portables. Le « petit coin » était vite devenu… un coin des plus stratégiques.

Une fois arrivé sur place, l’un des wwoofers m’expliqua que, à la mort du fermier, personne ne voulait reprendre la ferme. Or, puisque ces wwoofers, deux hommes et une femme, ne pouvaient se résigner à la voir disparaître, ils en assurèrent la pérennité sur le mode associatif, voyant ainsi plusieurs générations d’entre eux se succéder. Chacun donc ici est de passage et ne considère jamais la ferme comme sa propriété. Leur statut ne leur donne pas même envie d’y demeurer longtemps, en sorte que l’équipement agricole est le même depuis fort longtemps, n’ayant jamais été renouvelé depuis la mort du propriétaire. Cela ne les empêche pas pour autant de cultiver des légumes et de fabriquer du pain et un fromage particulièrement odorant, qu’ils vendent ensuite dans les marchés des villes les plus proches afin de pouvoir prétendre à l’autosuffisance. Ce fut, à mon avis, une très bonne expérience pour mon enfant.

Une fille mignonne et sympathique

Les jeunes wwoofers furent pour mon fils comme des frères et des sœurs avec qui il eut souvent l’occasion de rire. Le soir de mon arrivée, les trois locataires de la ferme avaient préparé des spaghettis assortis d’une sauce tomate et de pain biologiques qu’ils avaient préparés eux-mêmes. Le repas était simple, mais fort savoureux, à tel point d’ailleurs que mon fils en reprit une assiette pleine. Quant à moi, en présence de tous ces jeunes gens, je me sentais rajeunir.

Ils me proposèrent ensuite de dormir avec mon fils dans la ferme. Deux wwoofers dormaient dans une yourte, le troisième dans son camping-car. La chambre où mon fils et moi fûmes installés n’était pas chauffée, et il me fallut pour pouvoir fermer l’œil conserver ma veste, à quoi j’ajoutai une épaisse couverture. Ainsi parvins-je, malgré le froid, à m’endormir très vite et à m’abandonner au rêve.

Le songe que je fis me plongea dans la ferme elle-même, qu’occupait une fillette de cinq ou six ans. Elle jouait dans la maison, puis sur la balançoire du jardin. Lorsqu’elle me vit, elle en éprouva la même joie que celle que je ressentis à sa vue, notamment parce que j’eus le sentiment très net que nous avions, elle et moi, de puissantes affinités et que, très certainement, nous avions dû avoir dans une existence passée un lien amical étroit, voire même appartenir à la même famille. Pourtant, chaque fois que la petite fille s’approchait de moi, je sentais me traverser un courant froid qui me donnait envie de tousser. Or, cette envie me sortit partiellement du sommeil. C’était, quoi qu’il en soit, une sensation des plus désagréables. Je me rendormis cependant ensuite, dans l’intention de replonger dans mon rêve, mais dans un état de méditation qui devait m’aider à ne plus tousser. J’entamai alors une longue conversation avec la fillette, qui en manifesta une franche joie. Je ne pus m’empêcher néanmoins de remarquer que, derrière son sourire se dissimulait une profonde tristesse. L’impermanence est souffrance, et le fait pour cette enfant d’être séparée de ceux qu’elle aimait lui était très douloureux. Elle hantait depuis longtemps cette ferme et y avait vu défiler bon nombre de locataires, sans jamais vouloir en partir.

« Te sens-tu chez toi dans cette ferme, lui demandai-je, ou bien es-tu attachée seulement aux personnes qui la traversent ou l’ont traversé ? Où est-ce, chez toi ? »

La fillette ne me répondit pas. J’entrepris alors de la guider en lui expliquant qu’il y avait pour elle des choix plus pertinents que de rester ici, et qu’aucun attachement à quiconque n’était durable. J’ajoutai que j’allais dès demain devoir repartir en région parisienne.

« Est-ce que je peux partir avec toi ? me murmura-t-elle. Dis, est-ce que c’est possible ?

– Si tu as envie d’écouter l’enseignement du Bouddha, tu es la bienvenue », lui répondis-je.

Je pensai qu’ainsi il lui serait loisible d’atteindre à la sagesse de la libération et de renaître dans un lieu plus propre, plus sain que celui où elle était retenue. J’enchaînai en lui parlant de la pratique bouddhiste, de la générosité… Il y a dans tout ceci quelque chose de très drôle : mon fils refusait que je parle de bouddhisme avec des wwoofers, mais je trouvai finalement le moyen de le faire quand même avec ce jeune fantôme !

Au petit matin, attiré par le parfum du café, je descendis dans la salle où étaient réunis les wwooofers, et leur demandai si une fillette avait déjà vécu ici auparavant. Ils n’en savaient rien, car ils étaient seulement de passage. La jeune femme cependant avait entendu parler d’un esprit qui habiterait dans la ferme, mais qu’elle n’avait jamais rien remarqué d’étrange à ce sujet.

Alors que je déjeunais avec elle, j’éprouvai une sensation de froid et tentai de me réchauffer en glissant ma main dans la poche de ma veste. J’y perçus un objet qui m’était inconnu, un cœur cousu dans un tissu blanc orné de fleurs. Il paraissait assez ancien. Cependant que je le contemplais, je me sentis traversé par une pensée chargée d’émotion : la fillette me demandait de l’emmener avec moi, et lorsque je l’entendis ainsi me parler, j’eus l’impression qu’elle se tenait juste devant moi. J’étais par ailleurs très curieux de savoir comment cet objet était arrivé jusque dans la poche de ma veste. Les wwoofers eux-mêmes ignoraient d’où pouvait provenir ce cœur – même s’ils n’avaient jamais rangé de fond en comble la ferme, et n’en connaissaient pas davantage l’existence.

Je pris soin alors de le remettre dans ma poche, tout disposé à l’emporter avec moi à Paris. Sur le retour, je racontai cette histoire à mon fils.

« Encore ! s’exclama-t-il. Chaque fois que tu viens quelque part il t’arrive des choses bizarres !

– J’ai eu l’impression, durant mon rêve, de rencontrer un vieil ami, lui répondis-je. C’était un rêve très agréable. »

J’eus l’occasion ensuit, durant le lundi suivant, de partager un repas avec une écrivaine, qui me recommanda très vivement d’écrire cette histoire.

Si vous pensez que cette histoire est, sans faire de mauvais jeu de mots, cousue de fils blancs, ce n’est pas bien grave : prenez ce récit simplement comme un rêve. Je souhaite, quoiqu’il en soit, partager ici une pensée avec chacun. Rappelez-vous que tout ce à quoi vous êtes attachés – objets précieux, maison…, ne vous appartient plus dès lors que vous quittez votre corps. Il est donc parfaitement inutile de vouloir consacrer tant de temps et d’argent dans ces choses que, de toute façon, vous n’emporterez pas avec vous. En revanche, ce que vous emportez avec vous d’une vie à l’autre, ce sont les graines karmiques que vous avez semées dans votre existence actuelle. Vous voilà désormais au fait de ce qu’il vous importe de semer en priorité ! Je vous encourage donc à pratiquer la générosité, à adopter la conduite juste avec tout un chacun. Je vous assure qu’alors ce que vous aurez pratiqué vous accompagnera dans vos futures existences.

Si vous désirez en connaître davantage sur ce sujet, je vous invite à lire les autres ouvrages que publie notre association, en espérant qu’un jour vous atteindrez l’illumination. Ici prend fin mon histoire, que je vous remercie d’avoir lue.

Amitofo.

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