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Le roi de la compassion


Ainsi ai-je entendu. Le Bouddha était dans le royaume de Savatthi, au monastère de Jetavana. Ananda, après qu’il eut prit son petit-déjeuner, était allé méditer dans la forêt. Il songeait que l’enseignement du Bouddha était extraordinairement merveilleux et que beaucoup de personnes en pouvaient bénéficier.

Comme il se demandait aussi pourquoi Ajnata Kaundinya et ses quatre autres disciples avaient pu recevoir cet enseignement avant tout le monde, il posa la question au Bouddha, qui lui fit cette réponse :

« Ces cinq moines ont avec moi de nombreuses affinités karmiques. Par le passé, je leur avais donné mon sang pour les désaltérer, quand ils avaient soif. C’est pourquoi ils sont aujourd’hui les premiers à recevoir mon enseignement, pourquoi aussi ils ont été libérés du cycle des réincarnations.

– Maître, peux-tu nous raconter cette histoire plus en détail, afin que chacun sache ce qui s’est passé ?

– Il y a très longtemps, dans le royaume de Jambudvipa, vivait le roi Maitribala. C’était un homme d’une grande compassion. Jambudvipa était subdivisé en quatre vingt quatre mille petits royaumes. Maitribala était l’époux de vingt mille femmes, le chef de dix mille ministres et était animé par quatre immesurables vertus[1]. Aucun être sensible ne pouvait être privé de sa compassion, et il montrait envers eux une grande persévérance dès l’instant qu’il s’agissait de leur enseigner les dix bonnes actions[2].

Le roi était aimé du peuple tout entier. Or, les yakṣa et les autres mauvais esprits, qui pompent habituellement l’énergie des hommes, n’osaient pas approcher tous ces hommes et ces femmes qui respectaient les dix bonnes actions, et ils manquaient ainsi de force. Cinq d’entre eux décidèrent alors de se rendre auprès de Maitribala.

« Nous nous nourrissons habituellement de l’énergie et du sang des êtres humains, mais puisque votre peuple applique les dix bonnes actions, nous n’avons plus le courage de le faire avec eux. Ô roi, vous qui êtes d’une grande miséricorde, pourquoi n’avez-vous pas pitié de nous ? »

Le roi, ayant éprouvé à ces paroles une grande compassion, perça sa peau à cinq points stratégiques, puis il demanda aux yakṣa de prendre des récipients et d’y boire le sang qui s’en écoulait. Après qu’ils furent rassasiés, ils remercièrent le souverain, qui leur répondit :

« A présent que votre faim est satisfaite, veillez à pratiquer à votre tour les dix bonnes actions. Je vous ai nourris aujourd’hui avec mon propre sang. Lorsque je serai devenu un bouddha, j’utiliserai le sang de la sagesse, la concentration et la conduite juste pour vous aider à éliminer les trois poisons qui coulent en vous, à sortir de la souffrance et à demeurer dans l’état de nirvāṇa. »

Puis le Bouddha s’adressa à Ananda :

« Ananda, Maitribala fut l’une de mes anciennes incarnations. Les cinq yakṣa sont les cinq bhikkhus parmi lesquels figure Ajnata Kaundinya. Je me suis engagé, vie après vie, à aider tous les êtres sensibles. J’avais promis de leur venir en aide en priorité. Aussi ai-je aujourd’hui respecté ma promesse, en les accompagnant sur le chemin de la libération. »

Ananda et tous ceux qui entendirent ces mots se réjouirent alors et promirent de poursuivre dans leur pratique.


[1] La bonté, la compassion, la joie et l’équanimité.

[2] Ne pas tuer. Ne pas voler. Ne pas entretenir de relations sexuelles inappropriées. Ne pas mentir. Ne pas prendre de substances qui altèrent l’esprit et le corps. Ne pas médire contre les moines. Ne pas manifester d’orgueil. Ne pas être avaricieux. Ne pas se mettre en colère. Ne pas diffamer contre les trois trésors.